La Flandre et Bruxelles, du mur des lamentations à Avignon.
"…La Flandre doit faire de Bruxelles sa capitale. C’est dans notre intérêt à tous…" Au haut de l’affiche très colorée qui portait ce message, s’étalait en grand la formule BRUISEND BRUSSEL. Au bas de l’affiche, la signature d’Hugo Weckx, dans sa fonction de ministre communautaire de la Santé publique et des Affaires bruxelloises.
Lorsqu’un discours est précédé et suivi de points de suspension, il suggère le doute, en l’occurrence le doute bien connu sur la relation entre la Flandre et sa capitale, Bruxelles.
L’affiche ‘Kleurrijk Brussel’ date de 1989. Les choses ont-elles vraiment changé depuis?
Hugo Weckx m’a expliqué que la campagne Bruisend Brussel avait été imaginée dans la période 1988-89, après un sondage auprès de 1.200 Flamands (non bruxellois), à qui l’on demandait ce qu’ils pensaient de Bruxelles. Les résultats étaient hallucinants car ils montraient que la moitié des personnes interrogées n’avaient jamais mis les pieds à Bruxelles. Ceux qui connaissaient Bruxelles en avaient une image plutôt positive. Certes Bruxelles avait la réputation d’une ville sale et peu sûre, mais surtout Bruxelles n’était pas tant une capitale que le centre de pouvoir où il fallait se rendre pour paraître devant le juge au Palais de Justice et où des ministres tout-puissants décidaient du sort de la population. En deuxième place parmi les sondés : le fait que Bruxelles était ressentie comme une ville anti-flamande. Mais ce que révéla en premier lieu l’enquête, c’est que Bruxelles était méconnue des Flamands. Toute la campagne Bruisend Brussel était donc destinée à faire connaître la capitale à la Flandre. Elle consistait en des affiches et des expositions (jusqu’à la Tour de l’Yser) mais aussi des promenades guidées dans Bruxelles. La section bruxelloise du Bond van Grote en Jonge Gezinnen (aujourd’hui Gezinsbond) prit une part très active dans cette campagne et organisa des visites de Bruxelles en masse pour ses membres. Presque toutes les associations flamandes ont depuis appris à découvrir Bruxelles sur le mode de la promenade.
Ce mode de découverte avait déjà une histoire à l’époque car les toutes premières promenades dans Bruxelles avaient été organisées en 1970 par le service culturel de l’union des commerçants NCMV (ancêtre de l’UNIZO) qui voulait montrer à ses membres la relation entre le commerce et l’aménagement de l’espace public. Née en août 1971, l’association des guides de la ville Brukselbinnenstebuiten est devenue une valeur sûre dans la ville. Le but de cette association est d’intéresser de nouveaux groupes de visiteurs de Flandre aux questions d’urbanisme en général et à Bruxelles en particulier. On croise maintenant presque chaque jour des groupes de promeneurs flamands dans les rues de Bruxelles.
La création de Brukselbinnenstebuiten coïncide avec la montée en puissance d’activités néerlandophones à Bruxelles et la politique culturelle allait en tirer les bénéfices avec Bruisend Brussel. Mallemunt - un festival gratuit sur la place de la Monnaie – allait lui aussi entrer dans le paysage culturel de la ville. Un nouveau groupe de visiteurs allait déserter bureaux et cafés pour ses concerts en plein air: les fonctionnaires flamands. Toujours dans les années 70, le groupe autour du Beursschouwburg s’engagea dans la lutte pour la ville et contre les cancers qui la rongent. Toutes ces initiatives ont montré que les organisateurs ne se souciaient pas seulement de renforcer la présence flamande à Bruxelles, mais aussi de découvrir et d’apprendre l’usage de la ville. Après tant d’années, on ne peut que constater que l’expression ‘gangrène urbaine’ a presque disparu du langage des Flamands et qu’une nouvelle génération a appris à faire de la ville son biotope naturel.
La manifestation avait manifestement marquer les esprits car Hugo Weckx prit l’initiative de redonner vie aux célébrations du 11 juillet. Sous l’impulsion de Jari Demeulemeester, l’homme de Mallemunt et de l’Ancienne Belgique, on opta résolument pour un programme festif sur la Grand-Place, avec beaucoup de musique. Le 11 juillet à Bruxelles devint une fête, pas une réunion devant le mur des lamentations. La présence flamande à Bruxelles était ainsi mise en évidence de manière positive.
Cette évolution d’une prise de conscience flamande à Bruxelles doit être analysée dans un cadre plus général. Deux facteurs jouent un rôle essentiel : la fin de la discussion formelle sur le choix de Bruxelles comme capitale flamande, et une offre culturelle de plus en plus forte à Bruxelles, même en direction de la Flandre.
Beaucoup ne savent plus que les élus flamands n’avaient pas choisi Bruxelles comme siège d’un Parlement régional: dans la période de la Régionalisation provisoire, avec les ministres Perin et Vandekerckhove (1976), les premiers parlements régionaux se réunissaient à Namur pour les Wallons et à Malines pour les Flamands. Les Wallons sont restés à Namur, mais du côté flamand, l’essai malinois n’a pas été jugé concluant. Des tentatives avaient été rapidement être faites pour faire de Malines la capitale de la Flandre et Vandekerckhove comme l’ex-ministre président Luc Vanden Brande – l’un et l’autre de Malines – y œuvrèrent. Sur base d’un cocktail d’éléments rationnels et irrationnels, on opta finalement pour Bruxelles: l’infrastructure malinoise était indigne d’un Parlement, et surtout le slogan ‘Anvers ne lâchera pas Bruxelles’ était présent dans tous les esprits. On a dû se rendre compte en Flandre qu’il y avait encore beaucoup à faire à Bruxelles. Le choix de Namur pour les Wallons montre que la distance entre la Wallonie et Bruxelles est bien plus grande qu’on l’avait imaginée. Le conseil de la Communauté Française et le gouvernement de la Communauté Française siègent bel et bien à Bruxelles. Seule la Région Wallonne est établie à Namur. La Région Wallonne est aussi bien sur la carte que dans les esprits plus loin de Bruxelles que la Flandre, qui entoure complètement la capitale. Le choix flamand de Bruxelles est aussi directement lié à cette réalité géographique.
Du côté wallon, ce débat sur le siège du gouvernement et du Parlement n’est pas encore clos. Namur, une ville sans ambitions et confortablement refermée sur elle-même, n’a jamais pu réaliser la fonction de capitale de la Wallonie. Si la Communauté Française et la Région Wallonne se rapprochent, il n’est pas exclu qu’au moins une partie des activités politiques soit transférée de Namur à Bruxelles. Je n’y vois pas un danger pour la présence flamande à Bruxelles. Il est possible d’avoir de meilleurs contacts avec les Wallons qu’avec les francophones bruxellois, comme le démontre la collaboration entre le KVS et le Théâtre National, dont le directeur est originaire de Liège.
Pour ce qui concerne Namur, les Wallons verront bien. Du côté flamand, le débat est clos depuis longtemps. Bruxelles est la capitale de la Flandre, de la fusion entre la région et de la communauté. Seuls les Flamands de la capitale ont souvent l’impression qu’ils sont gênants pour la communauté flamande. Le gouvernement flamand a par exemple très vite exclu Bruxelles de sa campagne de promotion des villes artistiques flamandes. Du côté francophone, le concept ‘Wallonie-Bruxelles’ est systématiquement utilisé, surtout à l’étranger. La Flandre laisse passer là des chances importantes et rechigne à tort à utiliser l’expression ‘la Flandre-Bruxelles’.
Les Francophones ont maintenant tendance à ne voir le choix de Bruxelles comme capitale de la Communauté Flamande que dans le contexte d’un plan de reconquête de Bruxelles, concocté dans l’un ou l’autre bastion flamand et dans lequel la Flandre tout entière soutiendrait les Flamands de Bruxelles. Une telle vision est démentie par les faits et l’idée même est absurde, mais presque toute la classe politique francophone à Bruxelles croit dur comme fer à cette théorie du complot. Cela a déjà fait obstacle à des projets de collaboration. A titre d’exemple, tvBrussel a déjà essayé à plusieurs reprises de collaborer avec Télé-Bruxelles, se heurtant à un refus catégorique du conseil d’administration de la chaîne francophone, très politiquement marquée.
La Flandre a donc choisi assez vite de faire de Bruxelles sa capitale. Malines n’a été qu’un bref épisode de la régionalisation par rapport à Namur. Et si la plupart des Francophones ne voient dans le choix de la Flandre qu’une manœuvre pour ‘flamandiser’ Bruxelles (l’expression ‘la flamandisation de Bruxelles’ prend de plus en plus dans les esprits de certains Francophones la place de la ‘francisation irréversible’ d’Henri Simonet), c’est aussi en raison d’une troisième réalité, indépendante de la raison ou d’un soi-disant complot: le succès des Flamands à Bruxelles.
Les Flamands qui ont passé leur jeunesse dans la Bruxelles des années cinquante et soixante vivaient dans une sorte de réserve, où les lieux-phares de la vie socioculturelle étaient le Graaf van Egmont à la Monnaie, le KVS et quelques cafés du quartier (Hof van Engeland et Waltra). Les sous-sols du Waltra et du Hof van Engeland servaient de bourse au mariage. La vie associative s’organisait autour des Bonden, tous liés à leur région d’origine: de Bond van Limburgers ou le Bond van de West-Vlamingen. Le Vlaamse Club se réunissait dans des cercles fermés. Une fois par an, un bal de gala était organisé par un particulier ou l’une ou l’autre organisation (le Vlaamse Club?). Smoking obligatoire. Et c’était à peu près tout. Nous étions dans les catacombes. Dehors, Bruxelles était francophone.
La vapeur a été renversée en une génération à peine, et des associations d’un genre nouveau ont vu le jour. Dans certaines communes, comme Etterbeek, les associations flamandes ont commencé à collaborer entre elles, donnant naissance à terme aux centres socioculturels, devenus aujourd’hui des centres de la communauté.
Le secteur des arts scéniques a connu une véritable explosion et a prouvé que les Flamands de Bruxelles non seulement se manifestaient dans la ville, mais avaient un énorme potentiel de qualité. Outre le KVS et le Brussels Kamertoneel, on vit apparaître le Kaaitheater, l’AB et la Monnaie. Anne Teresa De Keersmaeker est aujourd’hui une star mondiale et ce sont ‘les Flamands’ (Jan Fabre, Jan Decorte) qui ont ouvert le Festival d’Avignon. Leur type de théâtre alimente le débat culturel en France. Quantité de Flamands sont entrés dans des institutions autrefois exclusivement francophones comme la Monnaie ou le Palais des Beaux-Arts (le Bozar) et le fait que c’est un groupe flamand qui a sauvé le Flagey a causé l’incrédulité et parfois même la panique parmi les Francophones de Bruxelles, qui voyaient là une nouvelle preuve du complet flamand.
A la même époque, l’enseignement flamand à Bruxelles, de la maternelle au secondaire, de la crèche à l’université, connaissait un essor spectaculaire et imprévu. Bruxelles devenait une ville estudiantine flamande. Puis vint le phénomène de la rue Dansaert: des Flamands se sentaient chez eux au cœur même de la ville et cohabitaient dans l’harmonie avec des Francophones. En bordure du parc Warande, tout près du Cercle Gaulois, s’établit aussi le très exclusif club flamand ‘De Warande’.
Tout cela ne s’inscrit pas dans un complot. On peut certes y voir la concrétisation à Bruxelles de la montée en puissance économique et politique de Flandre, mais il est certain que de toute la Flandre, des jeunes sont venus s’établir à Bruxelles parce que c’est la seule grande ville de Flandre où ils peuvent donner la mesure de leurs talents.
Ces mouvements ne sont pas le fruit d’une politique, mais il est vrai que les gouvernements flamands successifs ont été généreux pour Bruxelles, et tous ces investissements ont été fructueux. Le chemin parcouru est énorme si je compare Bruxelles aujourd’hui avec la période des catacombes. Nous faisons figure d’exemple dans bien des domaines, même pour les allochtones et les autres communautés linguistiques, qui font de plus en plus appel à l’infrastructure flamande.
Bruxelles est une capitale digne de la Flandre, et j’en prendrai pour preuve un dernier argument. Après les zones portuaires, le Brabant Flamand est la première source de prospérité de la Flandre, avec l’aéroport de Zaventem et les nombreux terrains industriels situés sur le Ring, qui est presque entièrement en territoire flamand. Les passagers à Zaventem ne volent plus sur Zaventem, mais sur Bruxelles, et les nombreux eurocrates habitant dans le Brabant flamand ne se rendent pas en Flandre, mais à Bruxelles. Là est la contribution de Bruxelles à la prospérité de la Flandre. En matière économique aussi, la Flandre est étroitement liée à sa capitale. Il est dommage que les discours politiques ignorent trop souvent cette réalité.
La Flandre ne peut pas davantage se passer de Bruxelles que Bruxelles peut se passer de la Flandre.