Jusqu’en 1970
Un Etat unitaire belge
Les changements linguistiques en chiffres
Les recensement linguistiques officiels qui ont eu lieu entre 1846 et 1947 sont à juste titre contestés et doivent être interprétés avec la plus grande prudence.
Il ne s’agit uniquement de remettre en cause la manière dont les questions étaient posées, mais aussi de s’interroger sur la manipulation des chiffres en fonction de stratégies politiques et de prendre en compte le climat anti-flamand qui régnait après la Seconde Guerre mondiale. Ils sont toutefois indicateurs d’une tendance. Ainsi en 1846, soixante pour cent de la population bruxelloise pratiquait essentiellement le néerlandais, quarante pour cent essentiellement le français. Au moment où on plaidait pour le plurilinguisme, à partir de 1866, les Néerlandophones représentaient environ un tiers de la population, le nombre de bilingues également un tiers et le nombre de Francophones un quart. A partir de 1880, s’amorça un glissement considérable au détriment du néerlandais, le bilinguisme faisant alors fonction de passerelle vers la francophonie. En 1947, lors du dernier recensement linguistique officiel, les Néerlandophones ne constituaient plus que 9,6 pour cent de la population, les Francophones 35,3 pour cent. En comparaison avec 1910, le nombre de personnes parlant exclusivement ou principalement le néerlandais avait chuté de 45 pour cent à 24 pour cent; la même catégorie de Francophones était passée de 50 à 72 pour cent.
Une évolution similaire se dessinait dans les dix-neuf communes entourant l’agglomération bruxelloise.
En 1866, on comptait encore 46 pour cent de Néerlandophones unilingues et 19 pour cent de Francophones, ces chiffres étaient respectivement de 9 et 37 pour cent en 1947. Bref, la capitale bruxelloise avait perdu en un siècle son caractère flamand et était devenue essentiellement francophone.
Il faut toutefois tenir compte d’un certain nombre de paramètres. D’abord l’immigration et sub-urbanisation massives qui firent augmenter par cinq la population des dix-neuf communes: de 211.634 habitants à un maximum de 1.079.181 en 1967, soit environ dix pour cent de la population belge, pour retomber à 950.597 en 1997. Il faut donc se méfier des comparaisons et tenir compte des nouvelles générations de migrants. Bruxelles-ville avait en outre absorbé trois communes et étendu son territoire en 1921. Deuxièmement, le processus de francisation ne s’effectuait pas partout de la même manière : il était plus rapide dans les communes résidentielles, plus lent dans les communes des banlieues industrielles et la composition des familles (avec la mixité linguistique) s’est révélée d’une importance cruciale. Troisièmement, les recensements linguistiques de 1947 furent annulés sous la pression des Flamands, qui les considéraient tendancieux et peu fiables. Il faut tenir compte en quatrième lieu de la complexité des processus de changement de langue, c’est-à-dire se demander qui parle quelle langue avec qui et de quoi, tant dans des circonstances formelles qu’informelles: au travail - avec les collègues et les supérieurs -, dans les rapports avec l’administration, hors de la maison et avec les voisins, au café et dans le cercle d’amis et dans la famille, dans l’éducation des enfants... Un processus de changement de langue peut prendre deux générations et est considéré comme achevé lorsque les petits-enfants ne peuvent plus communiquer avec leurs grands-parents.
Mécanismes de francisation
De 1795 à 1814, les Pays-Bas méridionaux sont annexés par la France. De 1814 à 1830, ils forment avec le Nord le Royaume-Uni des Pays-Bas. Chaque régime mène une politique linguistique ciblée : l’unité de langue doit favoriser l’unité de la nation. L’impact de la période française est toutefois bien plus important que celui de la période néerlandaise. Le français est devenu en Flandre également la langue véhiculaire et la langue culturelle de l’élite. La politique linguistique de Guillaume Ier sera un des griefs qui portent en germe la révolution belge. C’est certainement le cas à Bruxelles, où en 1821 le nombre de Francophones parmi la population autochtone a augmenté jusqu’à 25 pour cent. Cette portion de la population inclut des avocats frustrés de ne pas pouvoir imposer leur langue et des milliers d’exilés français qui exercent une forte influence culturelle. Bruxelles devient le foyer de l’insurrection.
Lorsque la révolution débouche en 1830 sur la création de l’Etat belge, trois pouvoirs se concentrent à Bruxelles, capitale et cœur de la révolte: le pouvoir politique et institutionnel, le pouvoir financier et économique et le pouvoir socioculturel, les élites verrouillant tous les niveaux.
La politique linguistique sert une fois de plus de levier à une conscience nationale belge et doit donner au pays son unité. Le français, qui jouit d’un haut statut, devient la seule langue officielle, la langue de l’élite dominante, de la révolution et de l’indépendance, la langue au rayonnement international et la langue de la civilisation. Le français devient donc la langue standard, qui relègue au même niveau le flamand et les dialectes wallons.
Imposer le néerlandais aux Francophones est dans cette logique de la discrimination. Cela justifie que toutes les positions d’élite dans tous les secteurs soient monopolisées par une majorité de Francophones unilingues, la connaissance du néerlandais devenant dès lors superflue. C’est aussi le cas en Flandre, où la grande majorité de la population est néerlandophone et a fortiori à Bruxelles. La connaissance du français devient une condition sine qua non pour obtenir un poste ou une promotion. En face, le néerlandais est affaibli comme autre langue de référence. Le déclin économique de la Flandre au milieu du 19e siècle contribue encore à ce qu’on identifie le flamand avec la pauvreté, l’arriération et la rusticité. La langue, comme la tenue vestimentaire, trahit la position sociale et le degré de civilisation.
Le fossé linguistique devient un fossé social, un instrument d’intégration sociale entre les mains de l’élite. Deux éléments expliquent encore le processus de francisation : la pression des institutions et du marché du travail, qui va de pair avec le succès psychologique de l’idéologie linguistique francophone. La belgitude passe donc nécessairement par l’officialisation du français comme langue unique. C’est aussi le cas à Bruxelles, qui prend l’allure d’une ville francophone. La pression en faveur de la francisation s’y fait encore plus forte qu’en Flandre, non seulement en raison du plus grand nombre de Francophones dans la capitale, mais aussi en raison de sa fonction centrale spécifique avec - bien plus qu’ailleurs - des postes dans le secteur tertiaire public et privé, où la langue joue un rôle plus sensible. D’où la force d’attraction de la ville sur les immigrés wallons, qui appartiennent davantage aux groupes moyens des fonctionnaires et des employés, groupes dans lesquels le Mouvement Wallon va plus tard recruter à Bruxelles.
La francisation ne se fait pourtant pas en profondeur. Les quartiers populaires flamands, vivier du marché du travail manuel, restent pendant des décennies très stables, avec une forte population de prolétaires autochtones et un flux tout aussi fort de ruraux flamands paupérisés.
Se créent ainsi des réseaux de familles et d’habitants de la même région, des formes de migrations en chaîne et des choix de partenaires dans son propre groupe linguistique, comme c’est généralement le cas dans les premières générations. Les couches sociales plus élevées parmi les nouveaux arrivants, souvent des Flamands déjà francisés, s’adaptent plus rapidement, si ce n’est pour la simple raison qu’elles trouvent leur place sur le marché du travail intellectuel. La pression sociale est d’ailleurs tellement forte que le flamingantisme dans la capitale devra être soutenu par des nouvelles générations de jeunes migrants.
Un gigantesque processus de changement de langue a lieu vers 1880. On peut faire valoir l’influence de structures sociales externes, mais l’assimilation linguistique des couches sociales inférieures, parallèlement à leur intégration dans la société francophone bourgeoise, est due à deux facteurs majeurs: l’émancipation sociale d’un mouvement ouvrier qui s’organise et la généralisation de l’enseignement primaire.
Bien que les premières organisations ouvrières tiennent compte du mouvement bruxellois en faveur de la double identité linguistique, le socialisme bruxellois est dominé dès le début par une élite ouvrière d’origine francophone du secteur de l’imprimerie et par un prolétariat en col blanc.
Moins qu’ailleurs, le français va être perçu à Bruxelles comme un instrument de classe et le fossé linguistique ne peut être comblé qu’en remédiant aux ‘carences’ individuelles. Le gouvernement bruxellois est toutefois longtemps sensible à la présence flamande, songeant notamment à sa propagande hors de l’agglomération bruxelloise.
Il faut aussi tenir compte de la manière dont l’enseignement primaire sert de machine de guerre à la francisation. C’est le libéralisme progressif qui lance la modernisation en profondeur de l’enseignement dans les écoles communales de Bruxelles, axant son action sur l’alphabétisation et l’acquisition du savoir.
Karel Buls, échevin de l’enseignement en 1879 et bourgmestre à partir de 1882, entend profiter de l’occasion pour mettre fin à une situation où beaucoup d’enfants parlant le flamand ne comprennent pas le personnel enseignant et vice versa.
Selon lui, l’enseignement primaire doit viser le bilinguisme pour tous les élèves, non seulement pour des raisons pédagogiques mais par patriotisme: Bruxelles doit être la véritable capitale de la Flandre et de la Wallonie, en même temps qu’une zone de rencontre de la culture germanique et de la culture romane. Le 31 décembre 1881, il introduit le principe de la transmutation, en donnant priorité au français (la connaissance du français est une nécessité absolue pour les parents), mais sans négliger le néerlandais. Son initiative ne va pas dans le sens de l’idéologie linguistique francophone et son projet pédagogique très moderne se heurte à une opposition farouche. Son seul effet est d’accélérer le mouvement de francisation, avec pour conséquence que les enfants francophones ne connaissent que le français, alors que quantité d’enfants flamands ne dominent ni le français, ni le néerlandais et prennent un retard considérable dans leur éducation. Des générations d’enfants flamands (surtout la première génération) en seront les victimes, ce qui ne fait qu’aggraver l’identification du flamand avec la pauvreté et l’infériorité. Un mécanisme qui montre des similitudes avec la situation actuelle que connaissent quantité d’enfants marocains et turcs : une boucle infernale de retard, de démotivation, de marginalisation culturelle qui assied la domination socioéconomique d’une classe sur une autre pour des générations à venir si on néglige le développement culturel de l’enfant.
La manipulation du bilinguisme va être au centre du mécanisme de francisation, certainement dans l’interprétation des recensements linguistiques. Ceux qui connaissent le français sont considérés bilingues, pour souligner non pas le caractère multilingue de Bruxelles, mais la domination francophone grandissante: soit en comptant les bilingues au nombre des Francophones, soit en ne comparant entre eux que les nombres d’habitants unilingues. Cela va permettre de plaider au niveau national au Parlement belge pour un statut linguistique spécial pour un nombre croissant de communes bruxelloises, alors qu’on commence à considérer au niveau local la structure flamande ou bilingue comme superflue.
En violation de la loi linguistique votée par le Parlement en 1914, qui introduisait aussi l’enseignement primaire obligatoire, la francophonie bruxelloise impose la liberté totale des parents dans le choix des langues, cachant sa manœuvre de francisation derrière le voile pudique de la liberté intellectuelle. Du côté flamand en revanche, on évoque une ‘dénationalisation’ malveillante (comme le dira August Vermeylen, sénateur socialiste à Bruxelles en 1940) ou d’une ‘déflamandisation systématique’ (comme Lode Craeybeckx, parlementaire socialiste et bourgmestre d’Anvers en 1954, qui va lancer peu après le slogan ‘Anvers ne lâche pas Bruxelles’).
Entre temps, l’occupant allemand pendant la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre de sa politique de germanisation, a partiellement appliqué les lois linguistiques belges à Bruxelles. La manière dont beaucoup d’enfants, contre la volonté de leurs parents et sous le joug nazi, sont retirés de classes francophones, ne contribue pas à rendre le néerlandais plus sympathique aux yeux des Bruxellois. Le même accueil est réservé à la prise de pouvoir allemande sur l’administration de l’agglomération de Bruxelles et sur l’Université Libre de Bruxelles, qui ferme ses portes en signe de protestation. Le nationalisme flamand va payer cher sa collaboration après la guerre. A Bruxelles, tout ce qui est flamand est maintenant non seulement associé à la rusticité, mais à la trahison de la collaboration. Le recensement linguistique de 1947 le reflétait déjà, la manière dont les manifestants pendant les marches flamandes sur Bruxelles en 1961 et 1962 sont accueillis comme un défilé de nazis le dit plus clairement encore.
Si le flamingantisme n’est pas assez solide pour résister dans les communes bruxelloises, le Mouvement Flamand ne l’est pas davantage au Parlement national. Les groupes minoritaires se protégent en effet derrière la législation linguistique. A partir de la première loi linguistique, on s’interroge sur les mesures à prendre dans la capitale. Presque tous les Francophones font de Bruxelles un objet de marchandage pour leurs concessions à la Flandre. Des voix s’élèvent à juste titre pour réclamer que la capitale soit considérée comme une ‘ville mixte’. En sa qualité de centre patriotique du pays, elle ne doit pas être rattachée ni à la Flandre, ni à la Wallonie. Les contraintes linguistiques doivent y être réduites à un minimum afin de ne discriminer personne. Il s’ensuit que les habitants néerlandophones jouissent de peu de protection institutionnelle et que très peu d’entre eux enfreignent la loi.
Même les ministres flamingants de l’Enseignement comme le socialiste Camille Huysmans (1925-1927) et le libéral Julius Hoste jr. (1936-1938) ne peuvent y changer grand-chose. On assiste donc à un mouvement contraire. Alors que la Flandre se néerlandise, Bruxelles se francise, aussi bien verticalement génération après génération, qu’horizontalement via le nombre croissant de communes qui tombent sous ce statut linguistique : de neuf à treize, puis seize, puis dix-neuf. L’urbanisation et la sub-urbanisation vont donc de pair avec la francisation, le niveau national et le niveau communal de prise de décision se renforçant mutuellement. Jusque dans les années 60, quand le Mouvement Flamand devient assez puissant pour s’attaquer à la situation linguistique à Bruxelles, ses dix-neuf communes sont dominées par le français.
Tournant
Les rapports de force vont se modifier dans les années 60. La supériorité démographique de la Flandre s’accentue. Le principe de territorialité et l’unilinguisme officiel de la Flandre sont acquis. Les générations qui ont terminé leurs études jouissent d’un enseignement intégralement en néerlandais. Le néerlandais devient une langue à l’égal du français et les élites flamandes sont en passe d’égaler les élites francophones. Le sentiment d’infériorité commence à céder le pas à une identification flamande positive. Et surtout la ‘pauvre Flandre’ devient à partir de 1966 la première région économique de la Belgique. Le pouvoir économique est synonyme de pouvoir culturel, le pouvoir d’achat se traduit par le respect de la langue.
Dans ce contexte, le traitement des Flamands comme citoyens de deuxième rang dans la capitale n’est plus défendable. Le législateur national va donc imposer le bilinguisme. Les accords du Val-le-Duc de 1963 répondent en grande partie aux vœux des Flamands de réduire l’agglomération bruxelloise aux dix-neuf communes (à la rigueur avec six communes à facilités dans la banlieue flamande), de garantir le bilinguisme dans les ministères et dans les communes bruxelloises par le biais de cadres linguistiques, de contrôles et de possibilités de prendre des sanctions. Cela ne va pas sans mal. Pour la première fois les Francophones bruxellois sont menacés dans leurs privilèges linguistiques, ce qui doit fatalement provoquer une forte résistance et déboucher sur toutes sortes de manœuvres d’esquive dans les communes, encore actives à ce jour. La parité linguistique pour les hautes fonctions par exemple n’est réalisée qu’en 1979. La création et l’expansion d’universités néerlandophones va renforcer la présence flamande dans la capitale. A partir de 1980, le secteur privé et les commerçants sont eux aussi demandeurs de bilinguisme et les offres d’emploi le prouvent clairement.
C’est l’ébauche d’une évolution qui, en une seule génération, va faire passer les Néerlandophones de Bruxelles d’un statut de groupe opprimé à celui de communauté linguistique respectable. Cette évolution n’est pas dissociable des changements institutionnels, de la nouvelle fonction centrale de Bruxelles pour la Belgique, mais aussi pour l’Europe et le monde.
1970-à nos jours
Une fonction centrale sur plusieurs niveaux pour Bruxelles
Le processus de federalisation
L’Etat belge unitaire paraît s’effacer devant la radicalisation du Mouvement Flamand et du Mouvement Wallon. Les réformes d’Etat successives de 1970, 1980, 1988, 1993 et 2001 font de la Belgique un pays fédéralisé. Le statut de Bruxelles est un délicat exercice d’équilibre, qui résulte en 1989 en la création de la Région Bruxelles-Capitale. C’est pratiquement une troisième région à part entière, compétente pour les matières locales, mais avec de solides garanties pour la minorité flamande. Parallèlement, le bipartisme s’est développé par le biais de commissions communautaires autonomes compétentes pour les matières liées aux personnes : culture, enseignement, bien-être et soins de santé. Elles sont constituées d’élus néerlandophones pour l’une et francophones pour l’autre et fonctionnent comme des administrations intermédiaires à l’égard de leur Communauté respective, la Commission Communautaire Française (la COCOF) à l’égard de la Communauté Française et la Vlaamse Gemeenschapscommissie (VGC) à l’égard de la Communauté Flamande. Cela répond à la demande de principe flamande que soit garantie l’unité de la Communauté Flamande en Flandre et à Bruxelles, comme l’illustrent aussi le statut de capitale donné à Bruxelles en 1984 et la présence du Gouvernement Flamand à Bruxelles. Ces commissions répondent aussi à l’option stratégique adoptée en 1970 de communautés culturelles distinctes à Bruxelles et d’une indépendance néerlandophone assurée par la Flandre.
Après des décennies de mauvaises expériences, on n’a plus foi en les constructions défensives qui ont échoué pour la plupart, qu’il s’agisse des lois linguistiques et des institutions bilingues comme des écoles, qui se sont heurtées à la francisation et aux politiques communales hostiles aux Flamands. il faut donc se pourvoir d’une infrastructure néerlandophone à Bruxelles: vie associative, culture et enseignement, le dernier en plein essor après une période de déclin. Le maillon à Bruxelles est d’abord la Nederlandse Commissie voor de Cultuur van de Brusselse Agglomeratie (NCC), puis la VGC, en même temps que se renforcent la dynamique des institutions, la collaboration imposée au niveau de la Région Bruxelles-Capitale en fonction d’une politique urbaine sans lien avec la langue et une fibre communautaire bruxelloise.
Fonction de centre international
Entre temps, Bruxelles a acquis une autre fonction : c’est le siège de l’OTAN et surtout le principal siège des institutions européennes. Les effets ne tardent pas à se faire sentir : la ville s’européanise et s’internationalise, devient une ville cosmopolite. Cela va de pair avec un afflux de populations aux extrêmes de l’échelle sociale : d’une part une sous-classe de main-d’œuvre bon marché du Maroc et de Turquie surtout, d’autre part une riche élite transnationale. La composition de la population change donc de manière radicale entre 1967 et 1997: de 1.074.586 habitants (934.530 Belges et 140.056 allochtones) à 950.597 habitants (666.559 Belges et 284.038 allochtones). La Région Bruxelles-Capitale a perdu en trente ans plus de 250.000 habitants belges, ce qui n’est compensé que pour la moitié par l’afflux d’allochtones. Le nombre de ces derniers passe de 6,7 pour cent en 1961 à environ trente pour cent en 1997. Bruxelles est devenue une ville multiethnique.
Les effets en matiere linguistique
La carte linguistique de Bruxelles est profondément modifiée par ces changements. Comme il a déjà été dit, les derniers recensements linguistiques officiels datent de 1947. Une estimation scientifique de Rudi Janssens basée sur une vaste étude a donné le tableau suivant des groupes linguistiques, et des quatre premiers dans la connaissance des langues parmi les Bruxellois. On a ainsi une idée très précise de la portée de chaque langue.
Conclusions
Quarante pour cent des Bruxellois ne sont plus classifiables dans des catégories linguistiques homogènes. Le caractère multilingue de la ville ne peut plus être réduit à une simple polarisation des Francophones et des Néerlandophones. Il existe désormais une combinaison complexe de codes linguistiques fluctuants en fonction du contexte autant chez les autochtones que les allochtones. On peut dès lors parler d’une citoyenneté cosmopolite. On préfère parler du côté flamand d’une ‘ville de minorités’, même si le groupe francophone homogène représente cinquante pour cent de la population dans le contexte familial.
Le français reste clairement la lingua franca (il concerne 95,6 pour cent de la population), la langue la plus parlée tant dans la sphère privée que dans la sphère publique.
Mais le néerlandais n’est pas n’importe quelle langue minoritaire, puisqu’il concerne 33,3 pour cent de la population. Il a une double fonction. C’est la langue des Néerlandophones à Bruxelles et d’une présence flamande limitée, mais particulièrement visible dans la journée avec les centaines de milliers de navetteurs (55 pour cent de l’emploi à Bruxelles, dont près des deux tiers de Flandre). C’est aussi une langue instrumentale pour les allochtones, apprise pour son statut économique et son utilité sur le marché du travail plutôt que par motivation culturelle. C’est une langue qui est maîtrisée par un groupe considérable de Francophones hautement qualifiés, ce qui favorise l’ouverture vers le bilinguisme passif. Cela donne au néerlandais un portée beaucoup plus large, qui s’appuie essentiellement sur le pouvoir économique de la Flandre. Il faut bien constater en revanche que chez soixante pour cent des jeunes Francophones nés à Bruxelles, la connaissance du néerlandais est en nette perte de vitesse. Les victimes en sont les classes sociales inférieures, si bien qu’en dépit d’un taux de chômage élevé, quantité d’emplois restent vacants en raison du manque de connaissance du néerlandais. Ce constat renvoie en premier lieu l’enseignement francophone à ses responsabilités.
Le néerlandais se maintient, porté par une génération jeune, sans complexe et éduquée pour qui le néerlandais comme langue de statut égal est une évidence, mais qui change rapidement de code linguistique en fonction des situations. La question se pose alors de savoir dans quelle mesure le néerlandais n’est pas en train de devenir pour ce groupe une langue instrumentale, sans réflexe flamand et sans se réclamer de droits linguistiques. De manière assez contradictoire, ce phénomène se produit au moment même où un nombre croissant de Francophones apprennent le néerlandais. La pierre de touche en est l’usage des langues dans des administrations communales, qui doivent légalement être bilingues.
Le statut et la viabilité du néerlandais dépendent toutefois en première instance du nombre de Néerlandophones à Bruxelles. Ce nombre est lui-même fortement dépendant de l’afflux de Néerlandophones de Flandre. Ainsi, la moitié des Bruxellois qui grandissent dans une famille néerlandophone sont nés hors de Bruxelles. Il est donc important que les Flamands qui travaillent à Bruxelles choisissent aussi d’y habiter.
Deux facteurs sont déterminants dans ce choix : une école néerlandophone, ce qui a été réalisé, et l’utilisation de leur langue dans les services publics, ce qui reste un point sensible dans plus d’une commune.
La plupart des Bruxellois d’origine étrangère (surtout marocaine et turque) utilisent le français dans leur vie quotidienne et le parlent même à la maison, même si environ vingt pour cent déclarent comprendre et parler le néerlandais. Mais il s’agit surtout d’une sorte de ‘français créole’ (par analogie avec les générations précédentes de Bruxellois flamands). Surtout, le français ne fonctionne plus comme la langue de l’élite politique, économique et culturelle, comme la langue de classe protégeant une hégémonie culturelle. Les allochtones préfèrent d’ailleurs ne pas choisir entre les deux communautés linguistiques ; ils se sentent surtout belges. Le français a surtout pour eux une fonction utilitaire, c’est un moyen de communication, un outil d’intégration et de mobilité sociale. Entre temps, l’émancipation se poursuit. Après les élections communales de 2000, 90 des 652 membres du conseil communal sont maintenant des émigrés non originaires de l’UE, et 84 sont flamands (un meilleur résultat qu’en 1988 et 1994). Les allochtones deviennent un groupe électoral de plus en plus grand.
Quoi qu’il en soit, le grand mérite de la Communauté Flamande à Bruxelles est d’avoir perçu les changements en temps voulu et d’avoir adapté ses processus de communication et joué la carte du plurilinguisme, autant dans les domaines du théâtre et des arts que dans l’enseignement.
Le repli communautaire qui s’appuie sur ses propres institutions a renforcé le lien avec la Flandre, mais a affaibli la demande en un bilinguisme officiel et son contrôle dans les services publics.
Il a hypothéqué aussi la collaboration culturelle, car il valait mieux s’adresser pour les subventions à une seule des communautés, ce qui n’a pas rendu la collaboration facile. Le débat porte maintenant sur les relations que vont entretenir la Flandre et la communauté néerlandophone de Bruxelles, sur la question de savoir si le bipartisme communautaire répond encore à la spécificité de la situation linguistique à Bruxelles.
Statistiques
| Groupes linguistiques à Bruxelles sur base de la langue familiale |
| Cinq groupes linguistiques | Pourcentage |
| Familles néerlandophones homogènes | 10 pour cent |
| Familles francophones homogènes | 50 pour cent |
| Familles bilingues traditionnelles (F + N) | 10 pour cent |
| Nouveaux bilingues (F + non N) | 10 pour cent |
| Allochtones (ni F ni N) | 20 pour cent |
| Quatre premiers groupes de Bruxellois en matière de connaissance des langues |
| Langue | Portée |
| 1. Français | 95,6 pour cent |
| 2. Néerlandais | 33,3 pour cent |
| 3. Anglais | 33,3 pour cent |
| 4. Allemand | 21,1 pour cent |
| Langue de communication écrite avec la commune |
| Groupe linguistique | Néer. | Franç. | N/F |
| Néerlandophones nés à Bruxelles | 32,6 % | 38,4 % | 27,9 % |
| Néerlandophones nés en Flandre | 46,7 % | 28,7 % | 24,6 % |
| Usage oral de la langue dans la maison communale |
| Groupe linguistique | Néer. | Franç. | N/F |
| Néerlandophones nés à Bruxelles | 40,7 % | 44,2 % | 15,1% |
| Néerlandophones nés en Flandre | 57,7 % | 34,1 % | 8,1 % |
| Réaction à la demande d’un fonctionnaire dans une autre langue |
| Groupe linguistique | Ne s’applique pas | Changement de langue | Continue dans sa langue | Exige le changement de langue |
| Néerlandophones nés à Bruxelles | 42,4 pour cent | 44,7 pour cent | 8,2 pour cent | 4,7 pour cent |
| Néerlandophones nés en Flandre | 44,6 pour cent | 39,7 pour cent | 5,8 pour cent | 9,1 pour cent |
| Traditionnellement bilingue | 46,6 pour cent | 32,1 pour cent | 7,6 pour cent | 12,4 pour cent |
| Connaissent le néerlandais | 44,9 pour cent | 28,2 pour cent | 13,5 pour cent | 12,3 pour cent |