‘Den stadthuyse triumphant staet te Bruessel in Brabant’ (cet hôtel de ville triomphant est situé à Bruxelles, au Brabant). Ces mots figurent en bonne place sous la gravure de l’hôtel de Ville de Bruxelles faite par Melchisedech Van Hooren en 1565. On trouve ailleurs des références similaires au lien étroit qui existe entre Bruxelles et le Brabant.
Bruxelles, le Brabant et les Pays-Bas
En 1500, Jan De Baertmaker écrivit un poème à l’occasion de la naissance de l’empereur Charles-Quint. Ce ’rhétoricien de la ville’ y compare Bruxelles à l’antique Troie: ’Cet Ylyon de Troie, qu’est Bruxelles situé dans le Brabant’. L’authenticité des tapisseries murales bruxelloises était garantie depuis 1528 par un double B, une marque de qualité qui signifie ’Bruxelles au Brabant’.
Bref : l’histoire du Bruxelles est étroitement liée à celle du Brabant. Jusqu’en 1406, le Brabant était une principauté indépendante sous sa propre dynastie, la maison de Louvain. De 1406 à 1482, le Brabant faisait partie du Royaume de Bourgogne. Cette confédération de principautés incluait encore la Flandre, la Hollande, la Zélande, la Frise, Namur, le Hainaut, le Luxembourg... Les souverains bourguignons étaient issus de la maison de Valois. Leur Cour et leur administration centrale étaient donc de langue française.
De 1482 à 1713, les Pays-Bas (méridionaux) furent gouvernés par les Habsbourg d’Espagne. Bruxelles devint sous le règne de l’empereur Charles-Quint (1515-1555) la capitale des Pays-Bas. C’est aussi à cette période que le français s’imposa comme langue officielle du pouvoir central. Charles-Quint et son fils Philippe II, qui étaient de fervents défenseurs de la foi catholique, allaient donc mener la vie dure aux luthériens, aux calvinistes et baptistes. Les Pays-Bas finirent par se rebeller contre le roi d’Espagne. La rébellion était menée par Guillaume d’Orange-Nassau. Comme beaucoup de Néerlandais de sa classe, ce noble seigneur du duché du Brabant se sentait méprisé par Philippe II et son entourage essentiellement espagnol.
En 1581, les sujets renièrent leur serment de fidélité au roi d’Espagne et les Pays-Bas devinrent indépendants. La couronne d’Espagne ne se résigna pas et mit tout en œuvre pour reconquérir les ’provinces rebelles’. Cette ’reconquista’ ne fut toutefois que partiellement réalisée. Seuls les Pays-Bas méridionaux repassèrent sous le contrôle du souverain espagnol (1585). Les Pays-Bas septentrionaux conservèrent leur indépendance et tentèrent même de libérer le sud du joug espagnol. Pendant le 17e siècle, la république des ’Provinces Unies’ reprit non seulement la Flandre zélandaise (1604) mais aussi le Brabant septentrional avec Bois-le-Duc (1629) et le Limbourg néerlandais avec Maastricht (1632).
A partir de 1629, le Brabant septentrional faisait partie des Pays-Bas septentrionaux. Le reste du Brabant (qui correspondait aux provinces actuelles d’Anvers, du Brabant Flamand et du Brabant Wallon et à la Région Bruxelles-Capitale) était encore sous la coupe de la couronne d’Espagne.
De 1713 à 1794, le Brabant fut gouverné comme le reste des Pays-Bas méridionaux par la maison des Habsbourgs. Comme leurs prédécesseurs, les souverains autrichiens imposèrent le français comme langue officielle.
En 1794, les armées révolutionnaires françaises envahirent les Pays-Bas autrichiens. Cette région fut tout simplement annexée par la France le 1er octobre 1795 et l’occupant français y mena une politique systématique de francisation.
Après la défaite de Napoléon à Waterloo (1815), le Congrès de Vienne créa une solide zone tampon à la frontière nord de la France. A cette fin, les Pays-Bas septentrionaux et les Pays-Bas méridionaux, dont les chemins s’étaient séparés depuis 1585, furent réunis sous le règne de Guillaume Ier.
Le règne plutôt autocratique de ce souverain se heurta toutefois à une forte résistance. Les intellectuels libéraux et la petite bourgeoisie se sentaient exclus du pouvoir politique. Ils ne payaient en effet pas assez d’impôts pour avoir le droit de vote. La Sainte Eglise catholique, dirigée par des évêques nommés du temps de Napoléon, se méfiait des ’hérétiques hollandais’. La classe moyenne, qui s’était francisée à l’ère napoléonienne, s’insurgeait contre les mesures prises par Guillaume Ier en faveur de la langue néerlandaise.
En 1830, les séparatistes marquèrent des points et la ’Belgique’ se détacha du Royaume des Pays-Bas. Le nouvel Etat était entièrement calqué sur le modèle français.
La langue à Bruxelles
SOUS LES DUCS DE BRABANT (jusqu’en 1406)
L’analyse ci-dessous a montré que les Pays-Bas méridionaux ont été gouvernés pendant des siècles par des puissances étrangères: les Bourguignons, les Habsbourgs espagnols, puis autrichiens. Depuis le 15e siècle, le français était non seulement la langue de la Cour et de la noblesse, mais aussi celle de l’appareil d’Etat. Cela eut un impact considérable sur la culture et sur la vie intellectuelle dans les Pays-Bas méridionaux. Bruxelles, qui était depuis le 16e siècle la ’Princelycke Hoofstadt van’t Nederland’, la capitale princière du néerlandais, fut la première et la principale victime de siècles de domination étrangère dans nos contrées.
Bruxelles fait partie du Brabant, de tout temps le centre des Pays-Bas. Ce duché englobait autrefois une région bien plus vaste que ce qu’on entend aujourd’hui par Brabant. Il correspondait en grande partie à l’actuelle province du Brabant septentrional aux Pays-Bas et aux provinces belges d’Anvers, du Brabant Flamand et du Brabant Wallon. La région bilingue de Bruxelles-Capitale (une enclave bilingue dans le Brabant Flamand) fait bel et bien partie du Brabant. Bruxelles était d’ailleurs avec Louvain, Anvers et Bois-le-Duc une des quatre grandes villes de ce duché.
Au Moyen Age, le Brabant appartenait à l’Empire germanique. Les ducs du Brabant étaient d’ailleurs particulièrement fiers d’être des ’princes d’Empire’ et se faisaient fort de défendre leur autorité en Basse-Lotharingie. La région incluait aussi Aix-la-Chapelle, qui fut un temps la résidence de Charlemagne. Les souverains brabançons étaient même ’intendants’, c’est-à-dire protecteurs de la ville princière. En cette qualité, ils partageaient le prestige du grand Carolingien. Et pour la même raison, les ducs de Brabant tenaient à augmenter leur influence en Basse-Lotharingie. Cette politique impérialiste les mettait en conflit avec d’autres figures influentes de la région, en particulier l’archevêque de Cologne. Le 5 juin 1288, Jan Ier de Brabant écrasa le prince d’Eglise de Cologne Sigfried von Westerburg à Woeringen. En 1290, Jan Ier ordonna que cette victoire brabançonne soit commémorée chaque année à l’église Sainte-Gudule de Bruxelles, ville où il avait coutume de résider.
C’est à peu près à la même époque que Jan van Heelu chanta les faits d’armes des Brabançons dans sa Chronique en rimes de la bataille de Woeringen. Van Heelu dédia son œuvre à Marguerite, fille d’Edouard Ier, roi d’Angleterre. Marguerite avait épousé en 1290 Jan, le fils aîné du vainqueur de Woeringen. Au début de cette épopée, le poète exprime l’espoir que ses écrits aident la princesse anglaise à apprendre le thiois: ’daer si dietsch in leeren moghe’. La langue de ’Margriete van Inghelant’ était en effet le français, non l’anglais. Dans l’Europe de l’époque - au Brabant comme ailleurs - le français est la langue des souverains et des nobles. C’est certainement le cas de l’Angleterre, une région conquise par les Normands en 1066.
La langue française était alors aussi très répandue dans le duché de Flandre, les actuelles provinces de Flandre orientale et de Flandre occidentale, la Flandre zélandaise et la Flandre française. La raison en est évidente. Contrairement au duché de Brabant, qui appartenait à l’Empire germanique, la Flandre dépendait presque entièrement de la Couronne de France. Pas moins de trente à soixante pour cent des écrits conservés dans les archives communales de Bruges, Gand et Ypres antérieurs à 1500 sont rédigés en français. Et en Flandre, le français était couramment pratiqué non seulement par la noblesse, mais aussi par la bourgeoise aisée (les ’leliaerts’, c’est-à-dire les partisans du lys).
La situation était totalement différente dans le Brabant. Le français n’y était parlé que dans l’entourage de la Cour ducale et de la noblesse. Les bourgeois des villes brabançonnes utilisaient quant à eux toujours le ’dietsch’, le thiois. Le français était uniquement courant dans le brabant wallon, avec comme principal centre la ville abbatiale de Nivelles.
Dans la partie néerlandophone du duché, qui s’étendait de Louvain et Bruxelles au sud à Bois-le-Duc et Breda au nord, le thiois était la langue véhiculaire, même dans les couches supérieures de la bourgeoisie, les patriciens. L’historien belge Godefroid Kurth écrit donc à raison: Le Brabant était la seule de nos provinces où l’on restât fidèle avec une obstination patriotique à la langue maternelle qui était le flamand [lire ’thiois’]. Lorsque elles (sic) [c.-à-d. Bruxelles, Louvain, Anvers, Bois-le-Duc...] renoncèrent à la langue savante qui était le latin, c’est en flamand qu’elles délibérèrent sur les intérêts publics. Il y a dans ce simple fait un indice des plus significatifs: le Brabant échappait au rayonnement de la culture française, il vivait de sa vie propre, il formait un royaume en miniature.
C’est aussi le cas de Bruxelles. Ici, dès la fin du 13e siècle, les édiles avaient progressivement renoncé au latin pour passer à la langue populaire, le ’moyen-néerlandais’. Bruxelles faisait d’ailleurs à cet égard figure de précurseur. Ce fut particulièrement clair lorsqu’en 1290-1291, les villes brabançonnes obtinrent certaines libertés de Jan Ier de Brabant. A ce moment-là, les privilèges de Louvain, Anvers, Lierre, Tirlemont et Zoutleeuw étaient encore rédigés en latin. Bruxelles en revanche reçut le 1er mars 1291 une charte en néerlandais. Ce n’était du reste pas une nouveauté, puisque Jan I avait utilisé cette langue en juin 1289 dans un écrit concernant le marché au poisson de Bruxelles.
La ville possédait depuis 1244 déjà un sceau de ville avec une légende en néerlandais. Les exemplaires les plus anciens de plaintes et défenses rédigées dans cette langue datent de 1308-1309. Ces pièces servirent dans un procès qui eut lieu entre 1294 et 1312 et qui concernait la succession du doyen de Sainte-Gudule.
La cathédrale de Bruxelles était associée au début du 14e siècle au plus grand mystique des Pays-Bas: Jan van Ruusbroec (1293-1381). Ce prêtre rédigeait ses traités en ’in onvermingheden Bruxellesschen Dietsche, soe datter luttel Latijnscher ofte Walscer woerden ofte van enighen anderen tale sijn in ghesaeit’.
Ruusbroec fut avec Jan van Heelu un des premiers représentants de la littérature de langue néerlandaise à Bruxelles. Pendant les 14e et 15e siècles, cette ville était d’ailleurs devenue le centre de la littérature de langue néerlandaise. A titre de comparaison, ce n’est qu’au 19e siècle que des Bruxellois de naissance produisirent des œuvres littéraires en français.
Bruxelles faisait figure de précurseur dans d’autres domaines également. En 1320, cette ville brabançonne fut la première des Pays-Bas à passer un règlement en matière de soins de santé. Comme d’autres documents similaires à partir du 14e siècle, cette ordonnance était rédigée en néerlandais. L’usage du néerlandais était d’ailleurs indispensable pour que tous les Bruxellois comprennent la teneur du document.
Jusqu’au début du 16e siècle pourtant, les échevins bruxellois continuèrent à utiliser le latin dans les actes servant de preuve de droit de transfert de marchandises et de rentes. Le néerlandais devint aussi langue véhiculaire dans ces actes privés après 1500.
SOUS LES DUCS DE BOURGOGNE (1406-1482)
A partir de 1406, le duché de Brabant fut progressivement rattaché au royaume de Bourgogne. Philippe le Bon (1430-1467), le ’Grand Duc de l’Occident’, séjournait de temps en temps à Bruxelles. Les échevins mettaient tout en œuvre pour faire de leur ville la résidence principale des ducs de Bourgogne. Entre 1449 et 1452, ils firent même construire pour Philippe le Bon une grande ’saele’ au Coudenberg. Mais les successeurs de Philippe le Bon, Charles le Débonnaire (1467-1477) et Marie de Bourgogne (1477-1482) ne séjournèrent plus à Bruxelles.
On dit couramment que les Bourguignons sont responsables de la ’francisation’ de Bruxelles. Il ne fait pas de doute qu’un certain nombre de nobles et courtisans francophones y séjournaient avec leur suite. Leur impact sur l’usage de la langue à Bruxelles fut toutefois très faible, comme le montre l’étude systématique de tous les documents bruxellois de la période précédant 1500. Il s’agit de pièces conservées dans les archives de la ville, le banc des échevins, la guilde des drapiers, les corporations, les églises, les cloîtres, les hôpitaux et les hôtels-Dieu.
Là où les documents d’archives bruxellois ne sont pas rédigés en latin, le néerlandais est presque toujours la langue véhiculaire. On trouve très peu de documents en français dans les archives bruxelloises. Et ces rares documents n’ont souvent aucun rapport avec l’usage de la langue à Bruxelles. Lorsque les échevins de Nivelles prennent acte qu’un habitant du Brabant wallon vend une parcelle de terrain à un cloître à Bruxelles, un acte de ce type n’offre aucune indication sur l’usage de la langue à Bruxelles.
Pendant la période avant 1500, près de trente à soixante des pièces d’archives des villes flamandes étaient en français. Les échevins de Gand, Bruges et Ypres ont rédigé quantité d’actes en français. Qu’en est-il à Bruxelles? L’étude systématique de tous les documents d’archives bruxellois antérieurs à 1500 fournit en tout et pour tout trois actes en français des échevins de Bruxelles. Aucun de ces documents n’est destiné à la population bruxelloise.
Le premier concerne le comté du Hainaut, le deuxième la chancellerie du duché de Bourgogne et le troisième le duché de Bourgogne lui-même.
En 1435, Roger de la Pasture quitte la ville française de Tournai pour s’établir à Bruxelles. Il y est nommé peintre de la ville. L’homme change alors son nom en Rogier vander Weyden. Nous sommes alors sous le régime des ducs de Bourgogne.
Il y a des flamingants qui prétendent que les Bruxellois ont toujours été très attachés à la langue française. L’étude systématique des documents de la ville prouve le contraire, certainement quand on compare la situation de Bruxelles avec celle de Gand, Bruges et Ypres. Plus fort encore, à propos d’événements qui eurent lieu à la fin du 15e siècle, le chroniqueur bourguignon Jean Molinet écrit très explicitement que les Bruxellois ont toujours détesté les Wallons et les Français à cause de leur langue.
SOUS LES HABSBOURGEOIS ESPAGNOLS (1482-1713) ET AUTRICHIENS (1713-1794)
Bruxelles ne devint la ’Princelijcke Hoofstadt van ’t Nederlandt’ que sous Charles-Quint (1515-1555). A partir de là, y étaient établis non seulement des courtisans et des nobles, mais aussi des hauts fonctionnaires. Depuis 1531 siégeaient dans cette ville brabançonne ce qu’on appelait les ’Conseils Collatéraux’ : le Conseil d’Etat, le Conseil des Finances et le Conseil Secret. Le français était la langue véhiculaire de l’appareil d’Etat habsbourgeois. Les courtisans, les nobles et les hauts fonctionnaires constituaient toutefois une couche supérieure plutôt repliée sur elle-même.
Cette classe aisée vivait en outre quelque peu à part, dans les beaux quartiers du Coudenberg et du Sablon.
Pendant les 16e, 17e et 18e siècles, on vit aussi arriver à Bruxelles des Wallons de basse souche, qui espéraient gagner leur vie dans la capitale comme artisan, servante ou valet ou dans le pire des cas subvenir à leurs besoins en mendiant. Les Bruxellois ne voyaient pas vraiment d’un bon œil ces vagues de miséreux. Ils fulminaient contre le ’grand nombre de vremde ledigh gaenders’, qui non seulement indisposaient la population, mais s’accaparaient les aumônes destinées aux Bruxellois. L’administration communale prit en 1733 des mesures contre les marginaux ’qui venaient en grand nombre indisposer les habitants de la ville et prendre les aumônes et le pain destinés aux pauvres de cette ville’.
La présence d’un nombre limité d’allophones a eu pour conséquence qu’une certaine proportion de mots français ont infiltré la langue populaire. Ce n’était d’ailleurs pas spécifique à Bruxelles mais s’observait aussi dans d’autres villes des Pays-Bas méridionaux. Pendant les 17e et 18e siècles, il y avait du reste des artisans français travaillant dans quantité de villes dans toute l’Europe et ils n’avaient guère d’influence sur l’usage de la langue dans ces villes.
Dans la ville italienne de Florence par exemple, il y avait au 15e siècle quantité d’hommes venus des Pays-Bas pour y travailler, notamment comme tapissiers. Comme les Allemands, ces artisans étaient regroupés dans la confrérie de Sainte-Barbara. Cette confrérie organisait non seulement l’entraide, mais aussi les offices religieux de sa propre communauté dans une chapelle de l’église San Annunziata. Qui oserait toutefois prétendre que Florence n’était pour cette raison plus une ville italienne?
Le raisonnement est aussi valable pour Bruxelles. En dépit de la présence de courtisans et d’administrateurs francophones et d’une poignée de Wallons miséreux, Bruxelles restait une ville néerlandophone du Brabant.
Jusqu’à l’invasion française en 1794, le néerlandais était la langue véhiculaire des institutions locales de Bruxelles. Ce sont ces institutions auxquelles le Bruxellois moyen avait affaire. Lorsque d’humbles Wallons s’adressaient en français à l’administration communale, les autorités locales leurs répondaient presque toujours en néerlandais. D’autres institutions bruxelloises (corporations, églises, cloîtres, chambre de rhétoriciens...) utilisaient le moyen-néerlandais, comme le montrent clairement les ’livres de publication’ conservés dans les archives communales de Bruxelles. Ces registres contiennent des recueils de documents officiels publiés entre 1635 et 1794 sur le perron de l’Hôtel de Ville. Il s’agit des ancêtres des ’Avis à la Population’ qui devaient être compris par tous les habitants.
Et bien, pas moins de 95,3 pour cent de ces avis de la période 1635-1794 étaient rédigés en néerlandais uniquement. Seulement 4,7 étaient dans les deux langues ou en français. Un certain nombre de ces avis en français n’ont d’ailleurs aucune incidence sur l’usage de la langue à Bruxelles. Il s’agit notamment d’ordonnances du pouvoir habsbourgeois sur une rébellion en Hongrie ou sur le port franc de Trieste.
Jusqu’à la fin du 18e siècle, Bruxelles était une ville néerlandaise du duché de Brabant. Dans les couches supérieures de la population, on trouvait des représentants francophones du pouvoir habsbourgeois d’Espagne et d’Autriche, mais aussi des nobles et courtisans s’exprimant en français. Le reste de la population francophone était représenté par une poignée de Wallons essayant de survivre et quelques Français en exil.
La grosse majorité de la population bruxelloise parlait le moyen-néerlandais. Les fonctionnaires au service des autorités habsbourgeoises qui devaient traiter les dossiers bruxellois souvent ne pouvaient pas remplir leur fonction s’ils ne connaissaient pas cette langue. Ils étaient donc contraints de l’apprendre. L’intendant autrichien Charles de Lorraine mentionne en 1752 à l’impératrice Marie-Thérèse à Vienne que Cazier, un conseiller du Conseil des Finances qui ne connaît pas le néerlandais, a rédigé quantité d’ordonnances sur l’étude du néerlandais. Il a même récemment plus contrôlé lui-même les comptes de la ville de Bruxelles! La différence fondamentale entre l’usage de la langue au niveau central et au niveau local est ici clairement exprimée.
Quelques années plus tôt, vers 1740, le philosophe français Voltaire écrit: ’Le diable qui dispose de ma vie m’envoie à Bruxelles et songez s’il vous plaît, il n’y a à Bruxelles que des flamands!’. Le même Voltaire a écrit à propos de Berlin en Prusse: ’Je me trouve ici (à Berlin) en France on ne parle que notre langue.’
Pour juger d’ailleurs de la situation linguistique de Bruxelles, il convient de tenir compte du cadre culturel et historique. Pendant les 17e et 18e siècles surtout, le français jouissait d’un très grand prestige dans toute l’Europe. C’était alors la langue de la Cour, de la noblesse et de la riche bourgeoisie. Dans quantité de villes très éloignées de la zone francophone, des journaux, des livres et des descriptions de ville paraissaient dans la langue de Molière. Enseignants, maîtres de danse, musiciens, acteurs de théâtre, artisans quittaient la France pour répandre dans d’autres pays ’le style et le goût français’. Des écrivains et poètes d’Angleterre, d’Allemagne, d’Autriche, d’Italie, de Pologne, de Hongrie... se plaignaient que leur langue nationale se perde au profit du français. Ils plaidaient avec passion pour la réhabilitation de leur langue et leur culture. C’était aussi le cas aux Pays-Bas, en la personne plus précisément de Jan Baptist Verlooy (1746-1797). En août 1785, cet avocat s’adressa par le biais du Conseil du Brabant à Bruxelles à l’empereur autrichien Joseph II. Verlooy demandait au despote éclairé de réhabiliter le néerlandais. Ce serait pour le souverain la seule manière d’obtenir le soutien des larges couches de la population. C’était une nécessité absolue pour faire accepter les réformes progressives de l’empereur car les Conservateurs étaient prêts à tout pour entraver la politique éclairée de Joseph II.
Cet écrit et d’autres publications reflètent clairement les idées de Verlooy: les hommes ne peuvent pleinement prendre leurs responsabilités dans la société et ne peuvent participer à la direction d’un pays que s’ils peuvent s’exprimer sans entraves dans leur propre langue. Autrement dit, la réhabilitation de la langue du pays est la condition sine qua non de la démocratisation de la société.
Dans sa lettre à Joseph Jozef II, Verlooy écrit aussi que Bruxelles compte en 1785 environ douze pour cent de Francophones.
Ce chiffre coïncide avec le pourcentage avancé par Hervé Hasquin. En 1979, ce professeur d’histoire à la U.L.B. et ministre de la Communauté Française a étudié les actes notariés de Bruxelles. Il est arrivé à la conclusion qu’entre 1780 et 1785, Bruxelles comptait un peu plus de dix pour cent de Francophones. Mais lorsque Verlooy publia en 1788 son célèbre ’Verhandeling op d’onacht der moederlyke tael in de Nederlanden’ (traité sur la négligence de la langue maternelle aux Pays-Bas), il estimait le pourcentage de Francophones à Bruxelles à cinq pour cent à peine. Ce recul entre 1785 et 1788 n’a rien d’étonnant. L’agitation qui régnait à Bruxelles pendant la Révolution Brabançonne avait incité un certain nombre de nobles, de courtisans et de fonctionnaires à s’exiler sous des cieux plus sûrs.
Verlooy affirmait donc en 1788 qu’à Bruxelles, ’het Nederduyts d’oorspronkelyke moederlyke tael is’, que le néerlandais est la langue maternelle originale. Il ajoutait que le néerlandais dominait encore à ce jour dans toutes les affaires de justice et de police (c’est-à-dire dans l’administration). Il achevait son plaidoyer en estimant que Bruxelles devait être considérée comme une ville purement néerlandophone.
Ce juriste progressiste rappelait d’ailleurs expressément qu’un nombre limité de francophones vivaient aussi dans des villes comme Berlin et Londres mais que le phénomène serait de courte durée si les autorités menaient une autre politique: ’het welk met een ander politiek te volgen als dat van heden wel haest verdwenen waer’.
Les constatations de Verlooy furent confirmées par l’empereur autrichien Joseph II. Le souverain écrivit vers 1790 dans sa langue usuelle, non pas l’allemand, mais le français: ’Les habitants de Bruxelles et des Pays Bas sont des imitateurs de leurs voisins, le fond est hollandais et le vernis français.’
Pendant l’Occupation française (1792/94 - 1815), le français fut imposé avec violence à Bruxelles en dépit de la résistance tenace de la population locale. Cette politique de dénationalisation a laissé des traces.
Même si Bruxelles avait été dégradée au rang de ville principale d’un département, la ville de la Senne était encore le premier pôle d’attraction des Pays-Bas méridionaux. Toute une série de fonctionnaires français y vivaient également. Et quantité d’exilés politiques des tendances les plus diverses avaient fui la France et s’étaient réfugiés à Bruxelles.
A la fin de la période française (1815), Bruxelles abritait une colonie active de réfugiés français. Même si des Francophones habitaient aussi dans d’autres villes des Pays-Bas, le pourcentage d’allophones était nettement plus élevé à Bruxelles.
Ces ’émigrés’ français, dont beaucoup n’étaient pas éduqués, mais avaient une conscience politique, ont joué un rôle important dans la vie politique des Pays-Bas méridionaux. Ces avocats, éditeurs, journalistes libéraux et autres étaient à la tête de la résistance à la politique de Guillaume Ier, roi des Pays-Bas unis.
Après 1830, l’intelligentsia allait profondément marquer de son empreinte le nouveau pays. Ces hommes ont fait de la Belgique un état unitaire centralisé sur le modèle français. Le français était la seule langue officielle, non seulement à Bruxelles mais dans toute la partie néerlandophone de Belgique.
Comme centre du pouvoir d’un pays où l’élite francophone donnait le ton, Bruxelles subit plus que tout autre ville la francisation de la nouvelle Belgique. Et pourtant la ville resta longtemps en très grande partie néerlandophone. Ce n’est qu’à la fin du 19e siècle que la francisation fut complète. Elle se fit non seulement en mettant sous pression la population autochtone mais aussi et surtout par l’arrivée en masse de Francophones dans la capitale.
Bruxelles, souvent si mal connue et si mal aimée en Flandre, a été en fait la première et la principale victime des rapports de force inégaux dans la nouvelle Belgique.
La francisation ne se limita d’ailleurs pas à la capitale, mais filtra dans d’autres communes brabançonnes autour de Bruxelles. C’est ainsi que se profila une agglomération urbaine aux 19e et 20e siècles. Elle englobe Laeken, Haren et Neder-over-Heembeek mais aussi dix-huit autres communes qui forment depuis 1970 la Région Bruxelles-Capitale. Le processus d’urbanisation a repris peu après la Seconde Guerre mondiale et la francisation s’est étendue à une zone encore plus grande autour de la capitale.
Aujourd’hui, même des communes situées dans les environs de Louvain et Malines sont confrontées au phénomène de l’infiltration sociale. Elles sont à leur tour menacées de connaître le même sort que Bruxelles au cours du 19e siècle.